Jean -François n'assista pas qu'à des événements heureux. Il aida Frémont à transporter M. Fournier, le père de ses amis, chez l'embaumeur. M. Fournier, disait-on, était mort d'inquiétude parce que la vie à mine était sans avenir. Ses ulcères éclatèrent.
Jean-François avait une peur affreuse, presque maladive des morts. Cette peur irrationnelle l'indisposa tellement que Frémont dut s'arrêter à quelques occasions et lui passer de la neige dans la figure. Jean-François ne pouvait s'empêcher de voir le visage de M. Fournier avec ses deux sous noirs dans les yeux afin de lui garder les paupières closes. Quel soulagement quand le cadavre fut rendu à destination.
Jean-François eut peine à dormir une semaine durant , craignant irrationnellement d'être dans la noirceur. Il avait sans cesse peur de voir surgir un fantôle. Mais Jean-François était trop orgueilleux pour avouer sa peur. Il ne comprenait pas pourquoi il avait une telle peur d'un homme qu'il aimait bien. Comment u homme aussi généreux que M. Fournier pourrait-il devenir dans la mort un être méchant ?
Malgré son âge, Jean-François s'était fait une idée sur la vie et la mort à partir de ses lectures.
Jean-François savait bien que jamais personne n'est revenu de l'au-delà, que personne ne se rappelle réellement des vies antérieures. Il croyait que toutes les religions étaient nées et exploitaient à leurs avantages cette ignorance de la réalité de la mort et la peur qu'elle engendre. Personne ne peut prouver quoique ce soit dans un tel domaine. Il est alors facile de dominer les autres en faisait croire que l'on sait, nous, grâce à des messages venus de l'au-delà, comment tout ça va se passer après le dernier souffle.
Par contre, il était persuadé de l'existence de Dieu et de son infinie bonté. Aussi, tous les péchés lui semblaient inventés pour asservir l'homme. Selon Jean-François , le péché était un manque d'amour. Rien d'autre. Jean-François croyait qu'à la mort tout homme redevient une énergie qui se perd dans l'ensemble, n'ayant plus d'identité particulère , de force d'attraction qui correspond à la cohésion engendré par l'amour, cohésion qui permet d'exister comme être particulier et conscient. L'amour est le ciment qui permet l'existence de l'individualité selon son intensité. Plus tu es lumière pure, plus tu te sentiras bien. Plus tu auras aimé, plus tu seras capable d'entrer en communication avec l'énergie cosmique. Selon Jean-François, l'amour est le principe qui unifie l'énergie, donc, qui permet l'existence de l'âme ... un espèce de champs magnétique...
Jean-François était trop jeune pour s'arrêter très longuement sur le sujet. La mort, c'était encore quelque chose de bien irréel dans sa vie. Pour lui, la mort c'était l'odieuse absence de son frère Paul, mais aussi l'impression que Paul demeurait présent. L'extérieur est-il engouffré en nous sous forme de mémoire ? Il se sentait écouté quand il priait, qu'il lui demandait des faveurs. Hallucinations ? Échanges entre entités de différentes dimensions ? Manifestations de l'inconscient ? Qui sait !
La mort de M. Fournier cessa de le hanter grâce à son travail avec Frémont. Les voyages lui permettaient de penser à autre chose. Les moments passés avec MM. Dubois ou Dagenais quand il n'était pas avec Frémont, étaient sources de changements et d'amitié.
Jean-François fut un des premiers à apprendre que les élections fédérales avaient pris une allure de scandale. Il attendait les urnes pour les ramener au bureau central. On comptait les votes quand on cria: « on a un vote communiste.». La conspiration contre la mine et M. Dubois venait d'éclater au grand jour. Ce n'est que bien plus tard qu'on apprit ce qui s'était réellement passé.
François Bernier, qui venait tout juste d'avoir ses dix-huit ans sema l'efffroi quand il décida de voter communiste pour rire un peu. Inutile de dire qu'un tel vote ne pouvait pas demeurer sans conséquence. Les partisans de M. Dubois tenaient enfin une explication pour tous les déboires de la Maria : un vaste complot communiste. Ainsi, tous les sceptiques furent-ils dorénavant considérés comme des communistes camoufflés ou potentiels. Tous les mineurs avaient voté car ceux qui étaient trop loin furent amenés à la salle communautaire en Bombardier.
Le différent entre les deux groupes s'amplifia et prit une prorportion quasi-maladive. Cette fois, il n'était plus seulement question d'argent , mais de religion. L'apparition d'un facteur aussi irrationnel et émotif dans la bagarre creuse des haines profondes et inguérissables. Cette mine créée pour établir un lieu privilégié de l'application quotidienne de l'amour évangélique devenait l'exemple parfait ce qu'est l'enfer : la dénonciation, la calomnie et la haine.
Quant à Jean-François, il s'en tirait très bien. Puisqu'il était le petit protégé de M. Dubois, qu'il accompagnait souvent à la messe, les dévots le crurent de leur bord, mais, se tenant toujours avec Pierrot Fournier, identifié aux communistes, quand il descendait au village, il fut considéré comme un esprit assez libre pour ne pas s'en laisser mettre plein la vue par les Dubois. Ses déboires avec le confesseur avait fait le tour du village. Selon la rumeur, Jean-François était le seul individu capable de faire changer d'avis M. Dubois. C'était peut-être possible parce qu'il parlait très peu et qu'au fonds M. Dubois admirait le travail que Jean-François abattait pour son âge. Sa discrétion et sa bonne humeur charmaient aussi le grand patron qui l'avait surnommé : ses yeux et ses oreilles.
M. Dubois ignorait que Jean-François faisait toujours parvenir un double de ses rapports et de des observations à son père, en plus de lettres plus personnelles. Ces lettres banales en soi permirent à M. Bégin de comprendre l'étendue de la dispute. À son avis, il était de plus en plus clair que ce beau rêve volerait en éclats : la faiblesse du Canadien-français a toujours été de s'envier et de se diviser. Ils avaient encore le défaut de tous les peuples colonisés qui n'ont pas encore atteint assez de cohésion sociale pour réaliser qu'il est impossible de survivre comme peuple sans se rallier à un projet national commun.
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jean simoneau 2010
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