Dagenais les attendait avec impatience au secrétariat de la mine. Dès leur arrivée, il leur confia que non seulement les résultats des expertises étaient mauvais, mais que plus on creusait, moins on trouvait de traces de l'or.
M. Dubois entra dans une colère que ne lui connaissait pas Jean-François.
« C'est impossible. Toutes les nuits, je fais de nouveaux tests et , bien au contraire, les échantillonnages ont une plus grande teneur orifique qu'au début.
- Oui, mais vous utilisez toujours le même matériel d'analyse sans le laver suffisamment. Je le sais. J'ai aussi passé des nuits avec vous, à éternellement recommencer les mêmes expériences. Nous en avons parlé et reparlé, mais on dirait que vous refusez de comprendre. Ce n'est pas la Vierge qui décide de l'emplacement de l'or, mais la nature.
- C'est faux. Tu dois être payé par des multinationales pour mentir ainsi. Tu dois être de ceux qui veulent voler ma mine. Où caches-tu mon or ?»
Dagenais et Dubois étaient blancs de colère. Dagenais sortit du bureau en claquant la porte.
Dubois se tourna vers Jean-François et lui demanda :
- Tu lui ferais confiance, toi ?
- Probablement que oui, se contenta-t-il de répondre, partagé entre sa fidélité à Dubois et la confiance en l'honnèteté de Dagenais.
Dubois n'eut pas le temps de réagir que l'on entendit un cri :
-Vite ! Vite ! Rosaire Dupré vient d'avoir un accident. Il est peut-être mort.
Tout le monde se précipita d'un coup au chevalement , car selon les premières versions, Rosaire et deux autres ouvriers travaillaient à renforcer des échaffaudages sous la cage quans celle-ci se mit à descendre, écrasant ainsi la pauvre victime.
- Nous leur avions dit des milliers de fois de ne pas jouer aux singes en s'élançant d'une pourtre à l'autre comme des enfants, mais Rosaire n'a jamais écouté. Il a toujours été imprudent.
Le corps de la victime fut vite ramené à la surface, mais c'était déjà trop tard.
Ce premier accident mortel devint vite le sujet de toutes les conversations. Du malheureux , les yeux se tournèrent vite vers son épouse. La pauvre Micheline, veuve, mère de trois enfants en bas âge fut vite entourée de gestes d'affection et d'aide de toutes sortes.
- Rosaire venait juste de quitter son agent d'assurances, mais il n'avait pas acheté la police parce qu'il lui manquait 15$, répétait-on d'une oreille à l'autre, ajoutant avec tristesse que Micheline était ainsi dans la misère noire. Rosaire ayant bu plus souvent qu'à son tour, certains crurent que c'était un autre signe de la vengeance de Dieu. Dieu réapparaît dès que la misère se pointe le nez.
Les femmes organisèrent un repas funéraire. Chacun y alla de ses dons pour venir en aide à leur compagne. Du linge, de la nourriture, et parfois même de l'argent , s'samoncelèrent sur une table destinée à recueillir tous les dons.
Osias Bolduc fut désigné pour ramener la petite famille dans sa Beauce natale. La séparation fut douloureuse pour tous, car le malheur de l'un était celui de toute la communauté. Jamais la solidarité ne fut aussi grande à la Maria. Chacun prenait conscience de son isolement.
Comme si la nature avait voulu rappeler aux jeunes femmes que leur paradis n'avait rien de sécuritaire, une série de tempêtes de neige isolèrent complètement la Maria de tous les villages environnants. Quand le vent ne se déchaînait pas, il neigeait. Non seulement la route était-elle devenue impraticable, mais il fallait maintenant utiliser des raquettes pour se déplacer à l'intérieur même de la petite communauté. Tous les hommes qui ne travaillaient pas sous terre ainsi que tous les adolescents furent conscrits à pelleter un passage étroit entre chaque maison afin de reperrmettre aux familles de se visiter et de s'entraider. Il fallait aussi dégager un espace devant les fenêtres pour laisser la chance au soleil de montrer qu'il existait.
Les hommes ne semblaient pas touché par cette expérience de la colère de la nature alors que les épouses s'identifiaient à Micheline et entrevoyaient tous les malheurs d'un coup s'effondrer sur elles. Elles se voyaient déjà veuves et maudissant leur sort. Certaines pleuraient d'avance alors que les autres retenaient leurs larmes de peur qu'elles appellent le malheur. Peut-être cette nouvelle hystérie tenait-elle au fait que les femmes pouvaient la nourrir plus facilement en se rassemblant pour le lavage ou pour la messe. La peur se transmettait comme la peste. Un virus qui s'attaquait particulèrement aux femmes qui s'enflaient collectivement la tête . Pour elles, la Maria était maintenant devenue une prison, un cauchemar. Que ferions-nous si un nouvel accident se produisait ? Qui le saurait pour nous venir en aide ?
On aurait dit que la neige écrasait tout courage. Les plus jeunes privés de paye commencèrent à se demander s'ils ne sacrifiaient pas inutilement les plus belles années de leur vie. « Voilà trois ans que l'on nous dit que nous serons riches et n'avons pas un rond de plus dans nos poches. Nous en avons même moins.», devenait le discours le plus répandu.
Les rumeurs firent vite leur apparition. Certains prétendaient que Pauline, la blonde de Dagenais, leur avait confié que l'on ne trouvait plus d'or. D'autres disaient qu'Arlette, l'épouse du trésorier de la mine, avait laissé entendre que les coffres étaient à jamais vides puisque l'on avait englouti tout l'argent dans le moulin.
Le doute traçait sa route et la petite communauté se divisa vite en deux factions : les invincibles croyants et les sceptiques. Les sceptiques qu'on qualifiait de «communistes» se croyaient trahis dans leur rêve de vivre un jour dans un paradis. La mission religieuse de la mine prit des allures de servitude. Ils prétendaient être bernés par les patrons qui, eux, s'offraient encore la belle vie.
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jean simoneau 2010
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