Blog :: Jean Simoneau

Le jeune espion 41 (roman suite)

       Jean-François fut ravi de l'invitation à se rendre, surtout un samedi soir, à Princetown, avec Dagenais.  C'était un voyage éclair afin de trouver un morceau nécessaire à la réparation de la barraque du moulin qui brisait plus souvent qu'à son tour.  C'était toujours un problème urgent , car l'immense concasseur ne pouvait pas arrêter de tourner.  Figer signifiait une perte totale puisque le concassé deviendrait alors un véritable ciment.
        À Princetown, pendant que Jean-François et Dagenais s'étaient précipités au magasin, un anglophone un peu ivre que le sigle de la Maria irrita se mit à frapper sur la camionnette à coups de barre de fer.  Aussitôt , deux autres gaillards se pointèrent pour lui porter main forte.  Même si Jean-François ne savait pas ce que signifiait « Go back to Quebec, fucking frogs», il sentait d'instinct que ce n'était pas des compliments et appréhendait le danger.  Il se précipita à l'hôtel et alerta les mineurs.  Quelques heures plus tard, dix solides gaillards infligeaient une solide correction aux trois racistes anglophones.
      La nouvelle se répandit comme de la poudre et ce soir-là les gars de la Maria fêtèrent plus que d'habitude.
      Les relations étaient toujours tendues entre anglophones et francophones comme s'ils se disputaient le territoire.  Les francophones se rappelaient bien inconsciemment les Patriotes de 1837, car leur ignorance de l'histoire était quasi illimitée.  La fierté d'avoir la liberté et une patrie était remplacée par une lutte moins idéologique : la survie.  
        La lutte avec les anglophones de Princetown était acerbée par les mauvais rapport que les gens de Princetown entretenaient avec les bûcherons beaucoup plus rudes.  Il était difficile pour eux de distinguer la responsabilité entre les deux groupes puisque l'un d'eux parlaient seulement français et les anglophones ne savaient pas que sacrer caractérisait les bûcherons, car pour les anglais, sacrer c'était utiliser un vocabulaire sexuellement vulgaire et non des mots retenus du rituel religieux comme au Québec.  Leur traduction se limitait à leurs impressions à partir du langage verbal.  Sacrer les rendait plus fanfarons. 
        De toutes façons, pour les habitants de Princetown, un français, c'était un français, l'ennemi qui infiltrait son territoire, oubliant qu'ils avaient eux-mêmes réduit les autochtones à vivre dans des réserves.  D'ailleurs, ils ne comprenaient pas que certains francophones aient d'aussi bons rapports avec les indiens.  Ils connaissaient bien le dicton voulant qu'en tout francophone sommeille une part d'indien.  Ils étaient convaincus que ce lien ne pouvait être rien d'autre que leur goût réciproque, cette passion pour la liberté.
        Qu'importe !  La victoire des mineurs fut si écrasante que les anglophones comprirent qu'ils n'avaient qu'à se bien tenir s'ils voulaient la paix.  La tension se dissipa quand on décida de chaque côté de faire comme si l'autre n'existait pas.  Faute de pouvoir se parler et se comprendre, le respect s'installa entre les deux groupes.  Dagenais n'avait plus à craindre d'être attaqué quand il était seul, ses adversaires savaient qu'il existait une solidarité indéfectible à la Maria.  Attaquer l'un d'eux, c'était avoir tout le groupe sur le dos.
        Cette petite aventure permit cependant à Jean-François de réaliser que tout ne tournait pas rond à la Maria.
        « Ce qui est le plus écoeurant, de dire Dagenais à Jean-François, sur le chemin du retour, la moitié de ces hommes venus à notre défense seront chômeurs d'ici un mois.   Il est inutile d'employer autant de mineurs si on découvre aussi peu d'or et avec toute cette neige, il est devenu impossible de les envoyer bûcher.   M. Dubois doit l'annoncer , dimanche après la messe.  Seulement trente d'entre nous continueront d'avoir un emploi stable à la Maria.»
           Jean-François toisa Dagenais se demandant bien pourquoi il lui faisait une telle confidence.  Était-ce pour mesurer sa loyauté, prévenir son père ou signaler le début d'une vie infernale à la Maria, car, on le sait, si l'argent n'est pas le bonheur, il est essentiel à la liberté , à un peu de bonheur, dans une société comme la nôtre.
         Comme prévu, immédiatement après la messe , M. Dubois annonça la mauvaise nouvelle, tout en ajoutant , à la surprise générale et surtout de Jean-François :  « Dieu nous punit sans doute pour les écarts moraux dont vous vous êtes rendus coupables.  Ce n'est pas parce que vous sortez peu, que vous n'êtes pas à l'intérieur du village, que nous ne savons pas ce qui se passe.  N'avez-vous pas honte ?  Toi, Éphrem Rouleau, que dirait ta mère si elle t'avait vu dans un tel état ?  Pour sauver nos pauvres âmes et s'assurer que ceux qui resteront ici ne perpéteront pas les mêmes fautes, l'abbé Bureau a demandé à trois pères rédemptoristes de tenir ici une retraite qui vous replacera peut-être sur la bonne voie. »
         Au début, les mineurs crurent que Jean-François avait tout bavassé à M. Dubois.  Ceux-ci haïssaient les mouchards avec raison ... qu' y a-t-il de plus vil que quelqu'un qui dénonce son semblable ?  L'Évangile ne dit-elle pas qu'il ne faut pas juger , médire ou calomnier les autres ?   Heureusement, les soupçons s'estompèrent quand on apprit que M. Dubois avait surpris Éphrem complètement ivre quand il se rendait , malgré le froid de l'hiver, prier devant la statue de la Vierge.  Innoncenté, Jean-François retrouva l'affection des gens du village.
          Jamais Jean-François n'avait vu autant de flammes tomber du ciel que durant les sermons de ces pères étrangers ... un véritable délire de calamités ... À entendre les prédicateurs, les mineurs étaient encore pires que Luciefer , Satan et Belzébuth ensemble.  Ils ne parlaient jamais d'amour, la parole essentielle , le grand réconfort de l'Évangile.  Tout n'était que péchés, péchés, péchés... sexuels bien évidemment !   Un film d'horreur.  Comment pouvait-on être assez stupides pour croire toutes ces bêtises ?   Pourtant, presque tout le monde les croyait comme si ces faux prophètes avaient pu se rendre en enfer pour savoir ce qui s' y passait.
      Tous les gens de la Maria devaient passer par le confessional.  Quand Jean-Françcois s 'y présenta, il n'avait pas grand chose à raconter.  Le père confesseur s'ingénia dès lors à le harceler avec les touchers, les regards, les pensées impures, affirmant qu'il était impossible qu'un jeune ignore le trouble laissé par le crime de la chair.  Plus il insistait, plus Jean-François s'impatientait , car il croyait sincèrement qu'il n'y a pas de péché de la chair, puisqu'il est impossible que l'amour soit un péché.  Pour lui, ce qu'il faisait de son regard, de ses amins ou dans ses rêves ne regardait que lui et personne d'autre.  L'intégrité absolue.
       Plus le père insistait pour des aveux afin de jouir de ce qu'il aurait voulu entendre, plus Jean-François était irrité.  Écoeuré, Jean-François se leva et regardant  son confesseur à travers la grille  il dit avec fureur, sans ménagement : « Je n'ai jamais rencontré une âme aussi sale que la vôtre.  Vous pouvez garder votre absolution, j'aurais peur qu'elle me salisse.»
      Tout le monde put l'entendre.  Le père était dans tous ses états.  Il se présenta chez M. Dubois exigeant le renvoi de cet être satanique de la mine, mais l'abbé Bureau qui s'y trouvait prit énergiquement la défense de Jean-François. « Je n'ai jamais connu , au contraire, un jeune garçon qui réfléchisse avec autant d'acharnement au sens réel de la charité de l'Évangile et qui se préoccupe autant à la mettre en pratique.  Il assiste aussi très fréquemment aux messes que je célèbre, pourtant très tôt sur semaine.  Il y a certainement un malentendu.  Malheureusement, les confessions sont secrètes et nous n'avons pas à nous émiscer dans une affaire qui ne regarde que le Seigneur.»
       M. Dubois conclut qu'il s'agissait d'un malheureux conflit de personnalité et qu'un jeune avait le droit de ne pas avoir confiance dans un confesseur en particulier.  « J'ai constaté , dit-il, que ce petit ne va jamais au lit sans se retirer dans le salon devant la statue de la Vierge et y prier très dévotement.  Vous l'accusez sans le connaître.  C'est le garçon le mieux intentionné que je connaisse.»
         Le confesseur dut se contenter de ne rien savoir de la vie intime de ce petit qu'il trouvait particulièrement beau. 
           Jean-François fut appelé au salon où il dut s'excuser de son insolence et de ne pas partager une vision aussi cruelle de Dieu.          
              « Au juvénat, affirmat-il avec conviction, on nous a appris que Dieu est amour.»
          Le lendemain, M. Dubois réitéra son affection et sa confiance en Jean-François. « Après tout, c'est peut-être vrai que les prédicateurs en ont mis un peu trop.  Continue d'être ce que tu es, je t'aime comme ça. »  Jean-François était fier que son patron l'ait en si haute estime.  Il ne put cependant s'empêcher de se demander si son petit métier d'espion n'était pas une forme de trahison.
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