Petite anthologie de textes érotiques masculins 59
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Jean Ferguson Petite anthologie de textes érotiques masculins Préface de Jean Simoneau
RAOUL PONCHON (Français, 1848-1937)
Pendant vingt ans, dans divers journaux, Raoul Ponchon commenta l'actualité en rimes avec beaucoup de verve et d'esprit, 150,000 vers en tout. II en tira un seul volume de son vivant: La Muse au cabaret. Après sa mort parurent deux livres posthumes: La Muse gaillarde et Gazettes rimées. Il fit partie du groupe des zudistes. Amateur de garçons, il allait de cabarets en brasseries où il célébrait avec Verlaine, Germain Nouveau, André Gill, Richepin, les Goncourt, Daudet et Dorgelès. II a exprimé son talent poétique dans une versification raffinée et habile. Lyrique, joyeux, truculent, gaillard, il a chanté le vin, la bonne chair et l'amour des jeunes gens.
LE MONÔME
Comme l'ont fait avec ces dames Quand on se trompe de côté, Ils jouaient donc, entr'eux, sans femmes, À divers jeux non sans beauté:
À riflandouille; à : voit mon chose Ça n'est pas un grain de millet: À : Si tu veux avoir ma rose, Ne compte pas sur mon œillet ...
À s'entre-polir la colonne ... Vertébrale, bien gentiment, Ça ne fait de mal à personne Et ça peut distraire un moment.
Or, croiriez-vous que la police Vient troubler leurs jeux innocents; - Elle trouve de la malice Partout, vrai, ç'a-t-il du bon sens?
Quand se rua la Préfecture, Ils étaient à la queu'leu leu, Dans le simple état de nature, Jouant à l'on sait quel jeu.
Le premier qui tenait la tête Voyant entrer l'homme de loi, Crut fondre sur lui la tem pète Et serra les fesses d'effroi.
Le second fut pris! Le troisième N'en mena pas large non plus; Le suivant fut saisi de même Comme un oiseau pris dans des glus;
Le dernier de ces bons apôtres N'eut garde de se dilater, Mais s'il serrait comme les autres, li pouvait néanmoins péter. [ ... )
Petite anthologie de textes érotiques masculins 58
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Jean Ferguson Petite anthologie de textes érotiques masculins Préface de Jean Simoneau
POLITIEN (Toscan, 1454-1494)
Il avait comme prénom Ange et il fut précepteur des enfants de Laurent de Médicis. Pourtant son goût immodéré pour les garçons était bien connu. Ses contemporains le considéraient comme un génie, ce qui semble se confirmer par le fait qu'il fut un professeur extrêmement populaire. Qu'on en juge: chaque jour cinq cents jeunes, venus de tous les coins de l'Europe pour suivre son enseignement allaient le chercher à sa demeure et après les cours le reconduisaient de même.
Auteur de nombreuses poésies grecques et latines, il est surtout connu de nos jours par son œuvre en toscan où /es souvenirs de l'Antiquité classique sont tempérés par sa connaissance de la poésie populaire toscane. Il eut une fin à sa hauteur. Dans Anecdotes de Florence, Varillas nous raconte ses derniers moments.
« Il avait une telle passion pour ses écoliers que rien ne pouvait la combler. Il succomba à cette fièvre d'amour. Dans la violence de l'accès, il composa une chanson pour l'être dont il était charmé, se leva du lit, prit un luth et se mit à chanter sur un air si tendre et si pitoyable qu'il expira en achevant son couplet ... ». Malgré cela, il fut enterré selon son désir dans l'église Saint-Marc en habit de dominicain. C'est assez dire le sentiment de vénération qu'il inspirait.
La Fable d'Orphée, dont nous reproduisons un extrait, composée en 1480, était représentée sur scène. Ce qui d'ailleurs inspira Monteverdi pour son Orfeo écrit en 1607.
LA FABLE D'ORPHÉE
Puisque si cruelle est ma fortune, désormais je ne veux plus aimer femmes aucune; je veux dorénavant cueillir les fleurs nouvelles parmi le printemps du sexe le meilleur : tous ceux qui sont gracieux et sveltes. Cet amour est l'amour le plus doux, le plus suave. Que personne ne me parle plus des femmes puisqu'est morte celle qui posséda mon coeur. Celui qui veut avoir commerce avec moi, qu'il ne me parle pas de l'amour féminin. Combien pitoyable l'homme qui change de désir pour une femme, et, pour elle, se réjouit et se tourmente, ou, pour elle, se dépouille de sa liberté, ou croit à ses apparences ou à ses paroles. Car elle est toujours plus légère que feuille au vent, et mille fois le jour veut et ne veut pas. Elle suit qui la fuit, à qui la veut, elle se dérobe; elle va et vient comme le flux et le reflux sur le rivage. De l'autre amour, Zeus lui-même nous fait foi, lui, qui, par le doux nœud d'amour enlacé, jouit dans le ciel avec son beau Ganymède; Apollon sur la terre jouit avec Hyacinthe; à ce saint amour Hercule aussi céda; lui, le vainqueur du monde entier, par le bel Hilas est vaincu.
Petite anthologie de textes érotiques masculins 57
57 Jean Ferguson Petite anthologie de textes érotiques masculins Préface de Jean Simoneau
PLUTARQUE (Grec, 20 après J.-c.- 125)
CHANT POPULAIRE
Ô jeunes garçons, à qui le sort a donné des grâces et d'honnêtes parents, Ne refusez pas aux braves de jouir de votre jeunesse, Car en même temps que la vaillance, le bienveillant Éros Fleurit dans les villes des Chalcidiens.
À Argos, je le sais, la mariée se met une fausse barbe pour la nuit de ses noces. À Cos, le mari enfile des vêtements féminins. À Sparte, la future mariée est remise entre les mains de la nympheutria; cette femme lui coupe les cheveux ras, la vêt d'un vêtement d'homme et lui met des chaussures masculines. Ensuite, elle la laisse seule sur une paillasse, dans la noirceur.
Le jeune marié, qui n'est pas ivre, ni amolli par les plaisirs de la table mais qui, avec sa sobriété coutumière, a dîné aux phidities, entre, lui délie la ceinture et, la prenant dans ses bras, il la porte sur le lit. Puis, sans plus de préambule, il va dormir avec ses compagnons, des tout jeunes gens. Le marié peut agir de cette façon plusieurs années durant, si bien qu'il est père plusieurs fois sans avoir jamais vu sa femme en plein jour.
Je suis bien d'accord avec cette coutume, car la liberté des relations sans entraves amène le déclin des sentiments. Et j'imagine que ce déguisement de fille en garçon est un moyen de rassurer le jeune marié, plus habitué à faire l'amour avec des garçons ou des hommes qu'avec des femmes.
Petite anthologie de textes érotiques masculins 56
56 Jean Ferguson Petite anthologie de textes érotiques masculins Préface de Jean Simoneau
PLATON (428-348 avant J.-c. environ)
Élève de Socrate vers l'âge de vingt ans, Platon assiste à la mort de celui-ci, mort qu'il trouve complètement injuste. De dépit, il se met à voyager. À Syracuse, il tombe amoureux de Dion, neveu du tyran Denys l'Ancien. Celui-ci ne l'accepte pas et Platon est obligé de continuer ses pérégrinations. De retour d Athènes après de nombreuses aventures ( il fut même vendu comme esclave), il fonde à quarante ans la première Académie. C'est à ce moment qu'il écrivit Le Banquet, son œuvre majeure.
Nous avons choisi le texte qui raconte comment Alcibiade, bellâtre, débauché, dépensier, intriguant et snob, tente de séduire Socrate, sans y parvenir.
Alcibiade: Socrate, c'est un fait que vous constatez, est, à l'égard des beaux garçons, en amoureuses dispositions; il tourne toujours autour d'eux, il en est transporté. [ ... ] Or, comme je le croyais sérieux dans l'attention qu'il portait à ma beauté, alors en fleur, je crus que c'était pour moi une aubaine et une exceptionnelle bonne fortune, qu'il m'appartînt, en cédant aux vœux de Socrate, d'apprendre de lui absolument tout ce qu'il savait; car de cette fleur de ma beauté je me faisais, certes, une idée prodigieusement avantageuse! Ayant donc réfléchi là-dessus, moi qui jusqu'alors n'avais pas l'habitude de me trouver seul avec lui sans être accompagné d'un serviteur, cette fois-là, congédiant le serviteur, je me trouvais en sa compagnie, tout seul... Devant vous, c'est sûr, je me suis engagé à dire toute la vérité: allons! Prêtez-moi toute votre attention, et toi, Socrate, si je mens, rétorque! Ainsi, bonnes gens, nous nous trouvions ensemble, seul à seul, et je m'imaginais qu'il allait sur-le-champ me tenir les propos que doit justement tenir, en tête à tête, un amant à ses amours, et je m'en réjouissais! Or, rien absolument de tout cela n'arriva, mais, après m'avoir tenu des propos semblables à ceux qu'il pouvait d'habitude me tenir, au bout de cette journée passée avec moi, il sortit et s'en alla. En suite de quoi, c'est à partager mes exercices physiques que je l'invitais, et, dans la pensée d'aboutir sur ce point à quelque chose, je m'exerçais avec lui. Le voilà donc partageant mes exercices, luttant maintes fois avec moi sans témoins ... Eh bien, que dois-je vous dire? Je n'en fus pas plus avancé! Mais, comme, en m'y prenant ainsi, je n'avais pas de succès, je m'avisai que c'était par la force que je devais m'attaquer à l'homme, et ne point me relâcher au contraire, puisque aussi bien j'y avais déjà travaillé, jusqu'à ce que le fin mot de l'affaire me fut désormais connu. Je l'invite donc à souper avec moi, bel et bien comme un amant qui tend un guet-apens à ses amours! J'ajoute qu'en cela même il ne se pressa pas de me donner satisfaction; et cependant, avec le temps, il finit par se laisser convaincre. Mais, la première fois qu'il vint, aussitôt soupé, il voulut s'en aller; et, cette fois-là, de honte, je le laissai partir. Une autre fois, le guet-apens préparé, je me mis, quand il eut fini de souper, à converser avec lui fort avant dans la nuit; puis, comme il voulait sortir, je prétextai qu'il était fort tard et je le forçai de rester. Or, il reposait sur le lit qui touchait le mien et celui-là même sur lequel il avait soupé; dans la pièce, personne d'autre ne dormait que nous. [ ... ]
De fait donc, messeigneurs, quand la lampe eut été éteinte et que les esclaves furent sortis, je jugeai qu'avec lui il ne fallait pas y aller par quatre chemins, mais librement lui dire ce que je jugeais avoir à lui dire. Je le pousse alors: «Socrate, fis-je, tu dors? - Pas du tout! me répondit-il. - Écoute, sais-tu à quoi j'ai pensé? - Et à quoi précisément? dit-il. - Tu es, à mon jugement, repartis-je, le seul amant qui soit digne de moi, et il est clair pour moi que tu hésites à me faire une déclaration! Or moi, voici quel est mon sentiment: j'estime qu'il est tout à fait déraisonnable de ne pas, sur ce chapitre aussi, céder à tes vœux comme dans tel autre cas où tu aurais besoin, soit des biens qui m'appartiennent, soit des amitiés que je possède. Rien en effet n'est pour moi plus précieux que de me rendre meilleur que je pourrais. Mais c'est une œuvre pour laquelle je ne pense pas pouvoir trouver d'auxiliaire dont la maîtrise soit supérieure à la tienne. Aussi serais-je infiniment plus honteux, devant les gens intelligents, de n'avoir pas cédé aux vœux d'un homme comme toi, que je ne le serais, aux yeux de la foule et des imbéciles, d'y avoir cédé! - Mon cher Alcibiade, dit-il après m'avoir écouté et en prenant cet air parfaitement naïf qui est tout à fait à lui et dont il a l'habitude, il y a des chances, réellement, que tu ne sois pas un étourneau, si toutefois ce que tu dis de moi se trouve être vrai et qu'il y ait en ma personne quelque vertu grâce à laquelle, toi, tu deviendrais meilleur! Assurément, tu as dû voir au-dedans de moi une inimaginable beauté, qui l'emporte infiniment sur la grâce de tes formes. Si donc, l'ayant aperçue, tu te mets en tête d'en prendre ta part et d'échanger beauté contre beauté, ce n'est pas un petit bénéfice que tu médites de faire sur moi: bien au contraire, à la place d'une opinion de beauté, c'en est une véritable, que tu te mets en tête d'acquérir, et, réellement, tu penses à troquer du cuivre contre de l'or. Fais attention pourtant, bienheureux ami, que je n'aille pas te faire illusion, moi qui ne sais rien! La vision de l'esprit, ne l'oublie pas, ne commence d'avoir un coup d'oeil perçant, que lorsque celle des yeux se met à perdre de son acuité; or c'est de quoi tu es, pour ta part, encore loin! - Pour moi, répliquai-je à ces paroles, c'est bien cela, et, dans ton langage, il n'y a rien eu qui ne fut conforme à ma pensée. À toi, comme cela, de délibérer de ton côté sur ce que tu juges être le meilleur pour toi comme pour moi ... - Mais oui, répondit-il, voilà qui est bien parlé! Employant en effet à cette délibération le temps qui vient, nous ferons enfin ce qui se sera révélé pour nous deux le meilleur, tant sur cette question que sur toute autre. Moi, sur ce, après l'avoir entendu, après lui avoir parlé moi-même, lui ayant en quelque façon décoché mes traits, je m'imaginais l'avoir blessé. Alors, je me soulève, je ne lui laisse même pas la possibilité de rien dire de plus, je le couvre de mon manteau (on était en hiver), je m'allonge sous sa bure, je passe mes bras autour de cet être humain, divin véritablement et miraculeux; et voilà comment je restai étendu, la nuit tout entière! Sur ce nouveau point, Socrate, tu ne vas pas me dire non plus que je mens! Ainsi, moi, j'avais eu beau faire, sa supériorité à lui s'en affirmait d'autant: il dédaignait la fleur de ma beauté, il la tournait en dérision, il l'insultait! Et c'était, en vérité, là-dessus que ma cause, je me la figurais avoir quelque valeur, Juges!...Juges, je dis bien, car vous l'êtes: de la superbe de Socrate!... Oui, sachez-le, j'en atteste les Dieux, j'en atteste les Déesses: après avoir ainsi dormi avec Socrate, il n'y avait, quand je me levai, rien de plus extraordinaire que si j'avais passé la nuit près de mon père ou d'un frère plus âgé! »